Edito

Lors de cette année 2017, plusieurs collègues, personnalités du monde de la recherche en éducation, nous ont quittés.

Des hommages leur sont rendus ici : René Barbier, André de Peretti, Jean-Claude Filloux.

Congrès

Le congrès AFIRSE 2015 a eu lieu à Lecce (Italie) à l'Université de Salento, 

du jeudi 21 mai au samedi 23 mai 2015

Il a eu pour thème : "Cultures et éducation - Recherches utopies et projets".

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C'est avec une profonde tristesse que nous avons appris le décès de Jean-Claude Filloux. Ci-après le texte de Guy Berger rappelant en quelques mots le rôle que fut celui de Jean-Claude Filloux dans le champ des Sciences de l'Education.

"Janine Filloux m’a demandé de prononcer quelques mots pour rappeler le rôle qui fut celui de Jean Claude dans le champ des Sciences de l’éducation. Je la remercie de m’avoir ainsi accordé sa confiance. Je le ferai d’une manière toute personnelle et sans prétendre représenter l’ensemble de nos collègues ni des associations qui nous avaient réunis.

Les Sciences de l’éducation célèbrent cette année le cinquantenaire de la création de la licence en Sciences de l’Education et donc de leur reconnaissance comme discipline universitaire de plein droit.

On associe généralement à cette création les noms de Jean Château, de Maurice Debesse, de Gaston Mialaret,  et donc les universités de Bordeaux, de la Sorbonne et de Caen. Il ne semble pas que Jean Claude Filloux ait fait partie de ceux qui avaient négocié cette création avec le ministère et proposé un premier programme, pourtant il en est déjà l’un des maitres.

Je suppose que c’est parce que Nanterre ou il enseigne et enseignera jusqu’à sa retraite n’est pas encore une université indépendante  mais un morceau émigré de la Sorbonne., mais surtout je crois que c’est parce qu’il représente une autre perspective que celle de ces trois collègues.

Château, en fidèle disciple d’Alain représente la conception dominante de l’école républicaine, « tournant le dos à la vie », pour mieux protéger l’enfance et ses apprentissages.

Debesse, professeur d’histoire et géographie, s’est passionné pour les problèmes des comportements adolescents, a dirigé le centre de psycho pédagogie de Strasbourg, avant d’être nommé à la Sorbonne.

Mialaret, instituteur puis prof de mathématiques s’est formé à la psychologie et est devenu professeur de psycho-pédagogie en Ecole Normale.

Tous trois, en fonction de parcours certes différents, partagent plus ou moins la conception de sciences pédagogiques concernant essentiellement les enfants et les adolescents et étroitement articulées à l’institution scolaire. Plus précisément, tout en insistant sur la pluralité des types de savoirs qu’ils souhaitent mobiliser,  ils se vivent chacun comme psycho –pédagogue, la psychologie constituant la science de référence et la pédagogie l’art d’application de cette science, conception qui continuera à se développer sous les formes diverses de la didactique.

La conception de Filloux me semble tout autre. Il considère que le passage des Sciences pédagogiques aux Sciences de l’éducation ne correspond pas à une simple modification de vocabulaire, qu’il ne correspond pas non plus simplement à l’intégration d’une multiplicité de sciences déjà constituées. Il s’agit  pour oui d’une décentration radicale par rapport aux questions pédagogiques traditionnelles.

 Au départ d’un questionnement ou d’une recherche pédagogique on trouve presque toujours une demande opératoire d’aménagement et d’amélioration d’une pratique qui est centrée sur l’enseignant ou sur l’éducateur : avec quel instrument vaut-il mieux apprendre à écrire, par quelle méthode faut-il enseigner la lecture, quel type de progressivité faut il instituer pour enseigner les mathématiques ?

Pour Filloux l’intentionnalité des Sciences de l’éducation est celle d’un autre désir, d’une autre visée, celle d’un savoir, d’une recherche qui se veut fondamentale sur le sens du fait éducatif. De ce point de vue le développement souhaité des sciences de l’éducation est très éloigné du seul souci du pédagogue d’améliorer sa pratique. Mais c’est précisément parce qu’elles vont dérouter le pédagogue dans son désir de mieux faire qu’elles vont permettre de constituer le lieu d’où seront mises en lumière toutes les variables qui entrent en fait dans le champ du pédagogique, tous les enjeux plus ou moins cachés, tous les fantasmes qui traversent ce champ, que l’enseignant ne peut et ne veut ni voir ni prévoir.

Les enseignants attendaient des sciences pédagogiques des propositions d’aménagement du processus enseigner/apprendre tel qu’il est ordonné dans les institutions scolaires. Ce qu’ils apprendront des Sciences de l’éducation c’est ne mise en cause de ce processus lui-même en faisant apparaître soit sa non spécificité, soit son inconsistance. Elles montrent que le processus enseigner/apprendre tel qu’il est institutionnalisé n’est qu’un avatar sociologique qui n’est pas nécessairement la forme et le lieu d’apprentissage le plus significatif pour la personne.

La recherche pédagogique risquait d’être une recherche fermée sur elle-même, aveugle à l’égard de sa propre signification parce qu’elle s’enfermait dans le lieu même où surgit la question. La nouveauté des Sciences de l’éducation c’est qu’elles ne proposaient pas de s’installer dans les formes ou les lieux de l’institution éducative. Par rapport à elles la recherche pédagogique était loin d’être innocente : elle prétendait renforcer l’institution éducative sans commencer par l’interroger.  D’où l’intérêt d’une expérience sur laquelle Filloux est plusieurs fois revenu, celle de Rosenthal et de Jacobson relatée dans  « Pygmalion à l’école » Il importait pour lui de montrer que loin de mettre simplement en évidence un artefact docimologique elle permettait d’interroger la fonction même d’enseigner en tant que celle-ci pouvait constituer un « obstacle épistémologique ». Ce n’est pas par hasard que j’utilise ici cette expression mais pour rappeler le profond attachement de Jean- Claude à l’égard des travaux de Bachelard qu’un autre intervenant évoquera tout à l’heure. Pour Filloux,   Bachelard tant dans ses travaux sur l’imaginaire que sur la formation de l’esprit scientifique, sur les statuts de l’opinion ,  sur la construction de la science  et la déconstruction des obstacles épistémologiques éclairent les difficultés de la connaissance mais aussi des apprentissages des élèves bien plus profondément que les expérimentations pédagogiques traditionnelles.  

Je me permettrai de tenter de rendre compte de l’originalité de la perspective de Filloux en m’appuyant sur les éléments suivants :

-la première formation de FILLOUX est une formation à la philosophie et par la philosophie. Ceci entraîne que, dans ses rapports avec les textes qu’il utilise, publie ou travaille il ne se conduit ni en disciple, ni en continuateur. En particulier  à l’égard de Durkheim sur lequel il travaillera toute sa vie et qui fut l’objet de ses travaux de thèse, Filloux est essentiellement un « lecteur » : il présente texte et auteurs, il les commente, le cas échéant il les explique, il les interroge mais jamais il ne les considère comme des productions d’informations qu’il s’agirait de recevoir, de stocker en quelque sorte et, le cas échéant de compléter. En aucun cas on ne pourrait prétendre que Filloux est durkheimien ou disciple de Durkheim mais on ne pourrait pas le dire non plus à propos de Freud ou de TolstoÏ, sur lesquels nous aurons à revenir 

Ses formations ultérieures en sociologie puis surtout en psycho- sociologie n’en ferons pas un sociologue comme le seront Passeron ou Bourdieu ni un Psycho-sociologue comme se vivront un Maisonneuve ou un Ardoino. Mais par la psycho-sociologie Filloux a connu les aventures de la réflexion sur le monde des adultes et sur les modes de fonctionnement des entreprises, il a vécu la genèse des associations qui, à la suite de la CEGOS, ont successivement été l’ANDSHA, L’ARIP, le CEFRAP , univers que les fondateurs de la licence en Sciences de l’éducation ignoraient, et s’est donc exercé aux pratiques d’intervention dans les organisations et surtout a appris que les Sciences de l’éducation ne pouvaient se réduire à des Sciences de l’Ecole ni se draper simplement dans l’idéalisme républicain de l’éducation pour tous. .  

Jean Claude Filloux poursuit en même temps bien d’autres activités : très régulièrement il publie des chroniques musicales, et des critiques de disques.  Longtemps il se livre, chaque fois qu’il le peut, aux plaisirs du pilotage et plus encore peut-être du vol à voile. Certains d’entre vous l’ont sans doute entendu évoquer avec une sorte de gourmandise les joies de s’abandonner à un courant porteur.

 Filloux est un homme profondément pluriel et qui tient à cette pluralité. La plupart d’entre vous ont connu  mes liens avec Ardoino et mon attachement à la notion de multiréférentialité. Ardoino fut un véritable combattant de la multiréférentialité, du souci de l’hétérogène, des apports du métissage. Il n’était pas cependant un homme pluriel, bien au contraire.    Cette pluralité de Jean Claude  traduit chez lui un souci permanent de prendre de la distance tout en exprimant son amour de la vie et son souci d’une constante élégance. 

Des apports de Jean-Claude Filloux  je retiendrai, au risque de paraître sommaire, quatre textes.

 Tout d’abord les deux volumes sur les grands textes des Sciences humaines et sociales qui manifestent l’importance, déjà signalée, que Filloux donnait à une lecture attentive et critique des « textes » produits par la recherche. Je ne peux que le répéter, il est un grand « lecteur»,  d’un mode de lecture qui s’enracine dans sa formation philosophique et cette attitude avait déjà caractérisé les Que sais-je qu’il avait publié et qui ne se donnaient jamais comme de simples ouvrages de vulgarisation. 

Ce souci de lire et de faire lire se retrouve dans les trois courts ouvrages que j’aimerai rappeler, tous trois parus aux PUF

-Durkheim et l’éducation. Je l’ai déjà dit  Filloux n’est pas « durkheimien ». Il ne partage pas la conception que ce dernier a de la scientificité des sciences sociales. Il ne partage pas non plus sa conception de ce qui fait le lien social. Ce qui lui importe le plus, me semble-t-il c’est le lien que Durkheim instaure, et dont il demeure l’un des symboles, entre la réflexion sur l’éducation et l’élaboration de la démocratie. Il n’est pas anodin que l’un des derniers engagements de Jean-Claude Filloux et peut-être le plus fort de ceux que j’ai pu connaître de lui fut la mission dont il prit la charge, après sa retraite, dans le cadre de la Ligue des Droits de l’homme. Je ne crois pas que Jean Claude se voulu jamais militant, en dehors de cet engagement, d’ailleurs tardif.  En dehors du CNU qu’il présida de longues années il ne s’est pas vraiment engagé, tout en les fréquentant, dans le petit monde des associations et de leurs conflits. 

- Tolstoï pédagogue.  Même si ce ne fut pas la première publication en langue  française, on doit à Filloux de nous l’avoir fait découvrir. Le milieu des sciences de l’éducation était relativement étranger à la posture prophétique de Tolstoï. Il sut faire connaître et partager l’admiration que provoqua chez lui l’étonnante rencontre de ce positionnement d’aristocrate et propriétaire avec une pédagogie libertaire.  J’imagine qu’était en jeu, plus ou moins consciemment un processus d’identification ou tout au moins un désir d’identification à ce grand seigneur libertaire et autoritaire à la fois ; personnalité fascinante , romancier, grand propriétaire terrien, visionnaire..  

Le titre du troisième ouvrage est significatif Il ne s’agit pas cette fois d’un Freud éducateur ou pédagogue  mais de confronter Champ pédagogique et psychanalytique. On ne se trouve plus devant une invitation à la lecture d’auteurs que Filloux admire mais dont il ne partage pas nécessairement les perspectives. Il s’agit cette fois de ses propres choix et de son propre parcours. La psychanalyse, cette fois n’est pas une œuvre à découvrir, elle est un champ, une multiplicité de problématiques possibles, et d’œuvres parmi lesquelles il importe à l’auteur de se situer et de situer ses propres perspectives. Mais aussi celles de ceux qui sont le plus proches de lui tels que Jacques Natanson et, bien sûr, Janine.

Je ne me permettrai pas de conclure. Pour ma part je suis frappé de la proximité de l’œuvre de Jean-Claude Filloux et de celle d’un Norbert Elias. Même si je suis incapable  dire s’il y eut influence. Tout d’abord parce que je suis frappé par leur égal attachement aux notions tant d’individu que de société. Parce qu’une société est toujours une société d’individus, mais que ces individus n’existent et n’ont de consistance que par un processus d’individuation fait de rencontres, d’appartenances et de socialisations multiples

Parce que Elias mais Filloux aussi, dans le travail qu’il propose sur les récits de vie, plutôt que de classes sociales ou de catégories closes s’attachent à décrire des « configurations complexes et changeantes.

Peut être enfin parce que je retrouve chez l’un comme chez l’autre le même souci d’inscrire la recherche scientifique dans une problématique d’ordre éthique. 

Jean Claude Filloux, qui fut un grand professeur ne s’est pas voulu pédagogue. Il m’a personnellement aidé à penser ce que la naissance des « sciences de l’éducation » représentait comme rupture sur le plan de l’épistémologie comme sur celui des méthodes et des enjeux théoriques. Je suis à la fois très touché par sa mort et heureux de pouvoir le saluer. "

Guy Berger